[Rodrigues] Interview Exclusive de Gaëtan Jabeemissur

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Une Nouvelle Formation Politique en Gestation?

  • J’ai été trahi. Des décisions prises à mon insu malgré que j’étais le président du parti. J’ai ressenti comme un poignard dans le dos”.
  • Dix mois après sa défaite aux élections régionales, Gaëtan Jabeemissur, ancien Chef Commissaire et ancien Minority Leader à l’Assemblée Régionale de Rodrigues sort de son mutisme. Il parle de complot pour “get rid of me”.
  • Il envisage résolument de faire un “come back” soit à la tête d’une nouvelle formation politique avec de nouvelles idées pour un nouveau projet de société, ou bien avec le Mouvement Rodriguais si ce parti voudra bien changer de stratégie d’orientation en ligne avec ses pensées pour l’avenir.
  • Pour lui there’s still a long way to go to achieve full autonomy, et la question de l’indépendance ne se pose pas dans les conditions actuelles.
  • C’est un Gaëtan Jabeemissur visiblement amer que nous avons rencontré chez lui à Corail Petite Butte. Prenant son temps, pesant bien ses mots avec un visage tantôt crispé tantôt souriant mais déterminé, il nous livre en exclusivité son état d’âme à la veille du nouvel an dans l’interview qui suit.

Qui est l’homme derrière le nom?
L’homme, c’est un père âgé de 62 ans que tout le monde connais. La même modestie, la même jovialité et la même simplicité, savourant chaque instant de la vie familiale avec mes enfants (un fils et trois filles), cinq petits enfants (3 petits-fils et 2 petites-filles), et ma femme. J’attache beaucoup d’importance à la vie familiale qui m’a beaucoup manqué au temps de mon affectation à l’Assemblée Régionale.

Que faites-vous en ce moment?
Avec la vie politique on se sent coupé de la réalité familiale. Depuis quelques mois après les élections que j’ai perdu, je vis un moment où j’ai l’occasion de remettre en question beaucoup de choses, ma vie politique, mon engagement au niveau social et surtout familial. Entre la lecture et les jeux, plutôt intellectuels que physiques, j’ai beaucoup plus de temps maintenant pour les loisirs. Je profite du temps pour me consacrer aux choses que j’ai tant manquées durant mon engagement officiel.

Justement est-ce que l’Assemblée Régionale vous manque?
Oui, l’Assemblée me manque beaucoup. Il n’est pas facile d’effacer d’un trait 15 années d’appartenance à l’institution suprême du pays où j’ai assumé plusieurs fonctions. D’ailleurs mes adversaires politiques même me disent: « Votre absence est fortement ressentie ». Un an comme Chef Commissaire et cinq ans comme Minority Leader, j’avais un style propre à moi. N’étant pas présent à l’Assemblée, je ne peux commenter sur la prestation de l’opposition du jour. Mais déjà d’après le feedback et divers réactions que j’ai eu de tout bord politique, on ressent mon absence. A force d’être on the stage on n’arrive pas à réaliser ce qui se passe de l’autre côté du stage, ce que les observateurs pensent de vous. Maintenant je me mets dans la peau des spectateurs. C’est là que je vois que le temps que j’ai passé en politique suscite beaucoup d’intérêts parmi les gens, pas seulement à Rodrigues mais aussi à Maurice et même ailleurs. Certaines personnes me considèrent toujours comme Chef Commissaire ou Commissaire car elles se sont habituées avec cette appellation plutôt que l’appellation “politicien”, surtout ceux qui ne savent pas ce que je fais exactement en ce moment.

Vous aviez été successivement Chef Commissaire et Minority Leader, comme vous dites. Comment votre vie est-elle différente aujourd’hui?
Ma position au pouvoir, je la prenais comme un devoir civique avec l’esprit de service à mon pays, pas comme une fonction de prestige au sommet. Il n’y avait pas de barrière entre l’homme et la position. Vous savez, il y a toujours des gens qui me sollicitent quand ils ont des problèmes. Mais je ne suis pas élu, suis pas à l’Assemblée. Alors vous voyez, c’est ce que je représentais, le peuple avec tous ces soucis que j’essayais de résoudre dans la mesure du possible. La seule différence c’est qu’aujourd’hui je suis un peu plus en retrait de la politique active. Mais ce n’est que pour une courte durée. Un politicien ne peut arrêter de faire de la politique, il peut diminuer mais globalement l’engagement reste.

Donc votre position antérieure ne fait aucune différence?
Non, je n’avais créé aucune différence sociale. Je n’ai aucune frustration de ne plus être au sommet. Mon engagement reste le même.

Vous n’avez pas été élu aux dernières élections régionales. Comment avez-vous vécu cette défaite? Etait-elle prévisible?
Bon, Dix mois après les élections c’est la première fois que j’ai l’occasion de dire à travers la presse ce que j’ai ressenti, ce que j’ai constaté et ce qui s’est passé réellement. Alors est-ce que cette défaite était prévisible? Pour moi, l’année dernière à pareille époque, une année de cela, alors que le pays a connu tous les problèmes possibles avec la fièvre aphteuse affectant les éleveurs, le problème de l’eau, le chômage et toutes les indications économiques au rouge, c’était une des situations les plus graves de l’histoire du pays. Le feeling et le mood étaient dans la logique d’une victoire du Mouvement Rodriguais (MR). C’était attendu par tout le monde. Mais les tergiversations en ce qui concerne l’alliance des partis de l’opposition pour mâter l’adversaire principale et la décision de dernière minute pour le placement des candidats sont autant d’éléments qui ont contribué à la défaite. La stratégie et le choix politique étaient mal inspirés.

Mais vous étiez quand-même le président du parti, n’est-ce pas?
Justement.  C’est ce qui m’a touché le plus. Je le dis aujourd’hui pour la première fois à la presse, c’est que j’étais le président du parti, pas un simple membre, donc un membre influent. Je côtoyais le leader dans la prise des décisions pour la bonne marche du parti. Mais à mon grand étonnement presque un mois avant les élections il n’y avait rien de précis concernant les candidats. On m’a bougé de la région no 1 où j’étais élu tout le temps et celle que j’avais travaillé avec assiduité, à celle du numéro 2 sans me donner l’occasion de discuter de la justesse de ce déplacement. Donc je constate que derrière tout ça il y avait un complot pour se débarrasser de moi. D’ailleurs à la suite de la défaite beaucoup de signes ont apparu qui me donnent raisons. Premièrement, après dix mois le leader n’a ni envie de me rencontrer, ni de me téléphoner; il n’y a pas de contact.

Quoi? Vous n’avez absolument pas de contact avec le leader?
Du tout.

Il ne s’est pas intéressé de savoir ce que vous faites?
Non, il ne s’est pas intéressé à moi.

Est-ce qu’il était venu vous voir après votre défaite?
Du tout pas. Jamais.

Pas même un geste de sympathie?
Rien. Absolument rien.

Pas vrai?
Si. Ensuite c’est moi qui avais pris contact avec un élu du parti pour lui faire part de ma pensée. Je lui avais dis, même si on ne voulait pas me voir, au moins le bureau politique devrait se rencontrer pour un post-mortem. Et donc deux semaines après lors d’une telle réunion le leader avait dit qu’il assumait seul la responsabilité de la défaite. Là, j’ai compris beaucoup de choses. C’est pourquoi j’ai adopté une attitude en ce moment d’être présent politiquement sur le terrain mais pas dans le parti.

Comment ça, présent politiquement en tant que quoi, indépendant…?
En tant que Gaëtan, parce que jusqu’à présent je ne me suis pas positionné officiellement. Je reviendrais là-dessus un peu plus tard. Mais les membres me considèrent toujours comme président du parti. Si je n’ai pas réagi avant c’était pour ne pas faire le jeu de l’adversaire politique que j’ai combattu pendant les 15 dernières années. Valeur du jour le seul différend qu’il y a entre le parti et moi c’est le leader. D’ailleurs mes anciens collègues viennent souvent s’enquérir de mes nouvelles et pas plus tard que deux semaines de cela j’en ai rencontré deux. Je les ai expliqué ma pensée et la situation, comme je le fais avec vous. Ils disent être d’accord avec moi, avec mon feeling. Parce que pour moi c’est vrai, c’est comme un poignard  dans le dos.

Est-ce que ces anciens collègues que vous avez rencontrés pensent aussi que c’est un complot?
Oui. Il y en a qui le savent. Vous savez, le leader a fait preuve d’un manque d’honnêteté. On ne peut mener un parti à bon port sans la confiance. Je n’ai pas d’amertume pour n’avoir pas été élu. C’est ma première défaite en 15 ans. J’en suis sorti grandi. J’ai appris beaucoup de choses. Mais ce qui  me rend amer, et jusqu’à présent je le ressens, c’est par rapport à l’attitude du leader à mon égard pour “get rid of me” pour rassurer sa propre position.

C’est la seule amertume?
Oui, C’est ça.

Donc en quelque sorte….
Il a get rid of me.

Pour?
Pour se positionner. Il aurait pu nous faire part de son intention. Je n’avais aucune objection à ce qu’il se positionne comme Chef Commissaire en cas de victoire ou Minority Leader en cas de défaite. D’ailleurs il s’était présenté ainsi. A aucun moment je n’ai questionné son leadership.

Cela veut dire qu’avant les élections le parti était d’accord de ce positionnement?
Non, ce n’était pas une décision. C’était sous-entendu. Tout le monde savait. It was taken for granted.

Bon vous supposez que le leader et d’autres membres du parti vous ont joué un mauvais tour. D’après vous, n’avaient-ils pas mis tout leur poids dans ces élections?
Eh bien, du tout pas. J’ai des preuves, et c’est ça le problème avec le proportionnel. L’électorat vote pour deux candidats et le troisième vote c’est pour le parti de son choix pour le proportionnel. J’ai eu des témoignages que certains collègues du parti ont mené campagne contre moi, même le jour des élections. Et ce sont ces mêmes personnes qui se retrouvent aujourd’hui à l’Assemblée par ce système. C’est ça qui me donne la frustration. Suis pas frustré de n’avoir pas été élu. Suis frustré par la façon d’une campagne de dénigrement à mon égard pour leur propre avantage. Je peux vous dire que cette campagne malsaine était aussi dirigée, d’après mes informations, contre d’autres surtout dans la région no 5. Johnson Roussety et Louis Ange Perrine en ont subi les frais.

D’après ce que vous dites, il parait que le parti s’était mis comme objectif de siéger dans l’opposition?
Le parti non. Le parti s’était préparé pour gagner les élections; mais le souci du leader c’était de faire son entrée dans l’Assemblée Régionale coûte que coûte. Il s’est servi du système  proportionnel pour rassurer qu’il soit in.

Justement en parlant du proportionnel, est-ce que c’est un système correct?
Moi j’ai toujours était pour le système proportionnel à l’opposé de Serge Clair (ndlr: Chef Commissaire actuel) et Sir Anerood Jugnauth qui voulaient revoir ou même enlever ce système. Pour moi le first past the post est antidémocratique par rapport au pourcentage des voix. Par exemple le MR avait obtenu 42% des voix lors de la dernière joute électorale. Avec le first past the post il ne se retrouverait qu’avec seulement deux élus et 42% de l’électorat ne se serait pas représenté à l’Assemblée; tandis qu’avec le proportionnel il a eu cinq nominés supplémentaires, ce qui constitue une meilleure représentation. Bon peut-être faudrait-il revoir la formule. A l’époque où on travaillait sur une première ébauche pour ce système j’avais proposé de revoir le découpage électoral par rapport au settlement pattern qui a beaucoup évolué au fil du temps. J’avais proposé un découpage avec sept régions comprenant une au centre par rapport à la topographie.

Est-ce que le proportionnel n’est pas au détriment de ceux qui briguent les suffrages?
Justement, les candidats se démêlent sur le terrain pour se faire élire tandis que ceux sur la liste proportionnelle font leur entrée sans vraiment faire d’effort. C’est injuste.

Parlons d’autres choses maintenant. Comment voyez-vous la situation à Rodrigues en ce moment?
Il y a les problèmes récurrents, comme l’eau, le chômage, la production qui reste toujours dans le rouge. Les dernières statistiques de 2016 montrent une baisse dans les exportations (boeuf, cochon, cabri, mouton, poulet, poisson salé, ourite et autres limons).

Mais il y a quand même des mesures pour les hardship cases?
En ce qui concerne le Unemployment Hardship Relief (UHR) le nombre de bénéficiaires a certes baissé de 864 en 2015 à 684 en 2016. Mais ce qui frappe aux yeux, c’est que le montant de prestation sociale déboursé à cet effet a presque doublé, passant de Rs 12 millions en 2015 à Rs 20 millions en 2016. Donc la situation telle qu’elle se présente actuellement est préoccupante pour l’avenir.

Qu’en est-il de la jeunesse?
Pour ce qui est des jeunes surtout les gradués je me pose la question de savoir ce que l’état a prévu pour eux en terme d’infrastructures d’accueil. Et on entend souvent la même rhétorique: A nous retourne vers la terre, A nous retourne vers l’élevage, A nous retourne vers la mer. Qui est ce jeune, qui est cet entrepreneur qui viendra au pays avec tous les problèmes que l’on connait pour investir sans les logistiques appropriées? Le développement tant attendu dans le port se fait toujours attendre. Idem pour l’aéroport qui est important pour le développement du tourisme.

Mais le nombre de touristes est en hausse?
On veut atteindre la barre de 100,000 touristes. Heureusement qu’il y a le stimulus package qui permet l’arrivée d’un grand nombre de touristes mauriciens. Les autres ne représentent pas grand chose. Et qu’est-ce que le tourisme rapporte en terme réel à Rodrigues? Rien. Quel est le revenu de Rodrigues? Le pays roule grâce à l’enveloppe budgétaire allouée par le gouvernement central. Les conditions de développement pour permettre au Rodriguais de devenir vraiment autonome ne sont pas réunies.

Et pourtant on parle souvent de l’indépendance de Rodrigues? Pensez-vous que Rodrigues est prêt à franchir cette étape?
Aujourd’hui à l’heure qu’il est, there is still a long way to go to achieve full autonomy. C’est pourquoi donc, pour moi, la question d’indépendance ne se pose pas dans ces conditions.

Comment envisagez –vous votre avenir politique?
En ce qui me concerne je n’ai pas encore pris de décision politique définitive, quoique je sois toujours en mode réflexion qui doit terminer avec mon année sabbatique. En 2018 je reviens. Mais pas question de retourner au MR dans les conditions actuelles. J’envisage mon come back politique soit à la tête d’une nouvelle formation politique avec de nouvelles idées pour un nouveau projet de société, ou bien avec le Mouvement Rodriguais si ce parti voudra bien changer de stratégie d’orientation en ligne avec mes pensées pour l’avenir. Tout va dépendre de l’attitude du leader. Je n’ai rien contre lui, mais aujourd’hui j’ai dit ce que j’ai ressenti dans mon coeur. Vous savez, c’est la première fois dans l’histoire que le MR a connu une défaite aussi cuisante. Il n’est présent que dans une région. Vous réalisez ce que c’est? Est-ce qu’on peut se contenter de business as usual? On risque de disparaitre. Il faut absolument redresser la barre.

Auriez-vous un message à la population au crépuscule de 2017 et à l’aube de 2018 à part les traditionnels ‘meilleurs voeux’?
A la population je dirais de ne pas se laisser succombée par des false dreams. Je fais un appel aux jeunes de ne pas se décourager, de ne pas s’exiler. Le pays a besoin de la main d’oeuvre qualifié pour sa survie. Il faut se serrer les coudes. Il y a encore de l’espoir.

INTERVIEW REALISEE PAR AMANOOLA KHAYRATTEE

 

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